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Texte d'Alexandre Mare

pour le catalogue de l'exposition "La nuit immédiate"  - Musée de la céramique de Rouen - La Ronde

Le motif, qui affleure.

 

Les gestes de Thomas Cartron, comme il les nomme, font état de disparitions. 

Ce sont, le plus souvent, des photographies révélées par des chimies contraires et contraignantes auxquelles s’ajoutent parfois des dessins réalisés directement sur les tirages. Chimies et dessins conférant ainsi à ses photographies un étant particulier qui offrent des paysages et des réalités troublés. 

 

Ainsi, dans Le Temps et l’autre, que l’on a pu découvrir dans le projet La nuit immédiate, ce sont des hommes et des femmes, à peine révélés, apparaissant sur un mur à l’aide d’une alliance particulière, d’eau de mer et de nitrate d’argent. Non fixés par un adjuvant chimique, ces personnages sont photophiles : ils disparaissent à la lumière du jour et ne laissent de leurs courts passages qu’un carré noir sur fond blanc. Des fantômes, que l’artiste convie au grès des expositions et qui apparaissent dans une courte unité de temps — évoquer les fantômes c’est, en somme, lutter contre l’effacement. 

 

Pour son exposition au Musée de la Céramique, Thomas Cartron a fait un court voyage en Ouzbékistan, sur les bords d’une mer dont il ne reste désormais que le souvenir et l’empreinte, en creux, qu’elle a laissée au paysage.

En 1960, l’ancien satellite russe devient le second producteur mondial de coton faisant de la mer d’Aral un paysage lunaire. Après avoir détourné tous les fleuves qui l’alimentaient, ce ne sont plus que quelques arbres arrachés à la terre trop salée et les vestiges de ports où rien ne se détache et loin, très loin, la mer. Il ne reste de celle-ci que dix pour cent de sa surface. Demain, elle n’existera plus.

 

De son périple Thomas Cartron n’a ramené qu’un presque rien et de cette économie du paysage n’a pu aboutir qu’une économie d’images : une vidéo et le dessin d’un motif traditionnel ouzbek de la fleur de coton. Ce motif — lié tout à la fois à l’histoire récente du pays et au désastre écologique — est devenu un symbole proprement inversé. Le symbole d’un dépérissement. 

 

Ainsi, dans Blindfold, sur des photographies tirées de la vidéo ramenée de ce voyage, Thomas Cartron dessine la fleur de coton sur toutes leurs surfaces. Reproduites à l’aide de papier carbone, des fleurs noires ont envahi la photographie à l’instar des marées de fleurs blanches qui continuent de polluer les sols de l’ancienne mer asséchée.  

 

Pour Ressemblance, il utilise ce même motif gravé sur plusieurs miroirs brisés, jouant le trouble de notre reflet, pollué. Voilà qui n’est pas sans rappeler une Vanité : à se prendre pour des démiurges, à surexploiter nos ressources pour notre seul bon plaisir, l’on précipitera notre perte. À moins qu’il ne faille voir là comme un jeu équivoque où le miroir évoquerait comme les rares flaques d’eau d’une mer retirée à jamais. 

 

What might have been lost est une photographie du motif réalisé par tatouage — l’image comme à fleur de peau — et qui fait écho à Ressemblance, mais en y posant un trouble supplémentaire. 

Enfin, l’artiste propose une nouvelle version de La nuit immédiate, utilisant non pas des plaques de verre où sont impressionnés des personnages, mais une vue de ce paysage friable. L’image est reproduite selon le même procédé alliant eau de mer et nitrate d’argent, mais cette fois non pas sur un petit pan de mur, mais sur un voile de coton qui, lui aussi, deviendra sombre. Voilà une mise en abyme.

 

Le motif traditionnel de cette fleur exploité par Thomas Cartron, bien qu’appartenant à une autre histoire que celles présentées dans le musée, n’en rappelle pas moins le jeu de formes et les dessins que l’on retrouve sur certaines céramiques occidentales. L’on comprendra alors que ces œuvres discrètement disséminées dans les vitrines du musée évoquent comme un jeu de survivances, qui affleurent. Et que ces œuvres sont comme les témoins discrets d’un étant qui s’efface, lui aussi discrètement : la mer.

Alexandre Mare