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La nuit immédiate

« Ah, si vous voyiez les jardins de Milan », dit-elle tout haut. Mais à qui ?

Il n’y avait personne. Ses paroles s’évanouirent. Comme s’évanouit une fusée. Ses étincelles, s’étant frayé un chemin dans la nuit, viennent s’y fondre, le noir descend, vient noyer les contours des maisons et des tours ; les collines ternes s’estompent et s’effondrent. Mais bien que les formes aient disparu, la nuit en est remplie ; n’ayant plus ni couleurs ni fenêtres, elles existent avec d’autant plus de force, elles expriment ce que la franche lumière du jour ne parvenait pas à transmettre – le frémissement et l’attente des choses rassemblées là dans l’obscurité ; entassées ensemble dans l’obscurité ; privées du relief que leur apporte l’aube au moment où, lavant les murs en blanc et en gris, rehaussant chaque carreau de fenêtre, soulevant la brume des champs, montrant les vaches d’un brun roux occupées à paître paisiblement, elle permet que tout soit à nouveau exposé à la vue ; existe à nouveau.

 

Virginia Woolf, Mrs Dalloway

 

 

Dans l’obscurité, de l’eau salée puis du nitrate d’argent sont appliqués au pinceau sur la surface d’un mur. Leur rencontre crée des particules de chlorure d’argent qui ont la propriété de noircir à la lumière. Toujours dans l’obscurité, une plaque photographique – portant une image en négatif – est apposée sur la surface désormais photosensible. Masquant partiellement le mur de son dessin, la plaque laisse ensuite passer la lumière par endroit. Sous l’action des rayons lumineux, l’image se révèle au-dessous de la plaque, sur la surface du mur. La plaque est retirée, l’image photographique dévoilée. Alors entièrement exposée à la lumière, celle-ci noircit peu à peu. L’image première ne se distingue plus, plonge dans la nuit.

 

Ces quelques gestes, ce simple procédé chimique à la base de la photographie argentique –cette matérialité franche – nous indiquent paradoxalement que l’image est mouvement, processus, temporalité et que nous aurions tort de la prendre pour son support puisqu’elle ne saurait se réduire à une chose. Marie-José Mondzain nous a déjà mis en garde avec Platon : l’image « ni vraie, ni fausse […] est une apparition sensible de ce qui est semblance, mais d’une façon véritable » ; d’ailleurs le terme grec « eikon », l’un des ascendants lointains du mot français image, ne désigna pas d’abord une chose mais bien un mode d’apparition du visible, nous rappelle-t-elle encore. L’image ne fait qu’apparaître en disparaissant. Elle s’immisce puis nous échappe. Son mode semble être celui de l’intermédiaire, du flottant, de l’insaisissable. Et c’est précisément cela qui met notre regard en crise. Elle se dérobe, ne se fixe jamais, elle nous déstabilise et se joue de nos attentes. Alors envisageons plutôt le mur, la feuille, quelque membrane que ce soit, comme des espaces d’apparition mais surtout de projection et d’imaginaire. 

 

Certains auront à peine entraperçu l’image photographique révélée par Thomas Cartron, d’autres feront face à un simple rectangle sombre. Il leur faudra alors faire appel à leurs souvenirs, imaginer, inventer peut-être ; et avec Marie-José Mondzain à nouveau, penser « un site de pénombre qui [ne serait] pas celui de la caverne ni celui des ténèbres et de l’erreur » mais une « zone » de possibles, foisonnante, où l’image serait sans cesse au seuil de sa formalisation. 

 

 

Sou-Maëlla Bolmey

Texte de Sou-Maëlla Bolmey

pour l'édition "Nos Années Sauvages- Insurrection"