© Thomas Cartron - Tous droits réservés

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Les photographies de Thomas Cartron nous parlent de survivance. Celle-ci, entendue comme une nécessité de résistance, d’adaptation à notre contemporain surexposé. 

 

Par l’expérience et le détournement de techniques photographiques diverses, l’artiste développe une nouvelle dialectique de la création d’images dans lesquelles, fulguration figurative et hyperréalisme ne sont plus une fin en soi. L’aspect technique du médium photographique se met au service de la démarche artistique dans un traitement plastique et esthétique du rendu de l’image. Qu’il s’agisse du support, de l’outil ou encore du concept, l’ensemble se voit interrogé, appréhendé avec une volonté de faire sang neuf. C’est une expérience de et par l’image qui est proposée et qu’il faut comprendre comme un questionnement porté sur l’équilibre – souvent instable et inégal de notre monde contemporain – des forces mises en place qui régissent notre système. 

 

Dans ces deux séries photographiques, un regard nouveau est sollicité. Une approche différente du réel: ne plus regarder la source lumineuse, mais déplacer notre attention vers les phosphorescences parfois presque invisibles qui émanent de toute chose. Résister à toutes ces stratégies qui ont été mises en place pour tromper nos peurs et endormir nos consciences. L’artiste nous propose de nous habituer à l’obscurité et à ce qui s’y «cache»: tout d’abord comme signe de résistance à ce qui nous est donné à voir, mais aussi comme un impératif vital afin de cultiver ces fragilités souvent dépréciées qui pourtant deviennent forces si elles parviennent à se faire entendre. Thomas Cartron nous met à l’évidence et tente d’accueillir l’idée de l’existence d’une persistance faible, mais présente. 

 

Comme ces portraits nocturnes de la ville de Rouen qui enveloppée d’obscurité se montre plus fragile, en lévitation. Une ville endormie, métaphore d’une pensée suspendue. Un temps d’arrêt, qui guette patiemment les premiers pas d’un élan encore inconnu pour continuer sa course. Vaporeuse et souple, l’image capturée prend du recul, essaie d’échapper à notre regard et à nos évidences. Elle se trouble en même temps que notre vision comme pour annoncer cette distance nécessaire à la compréhension des choses. Elle se décline en un crépuscule artificiel aléatoire fait de lueurs diffuses, d’émanations d’ondes lumineuses réfléchies par l’activité urbaine et ses mouvements nocturnes qui, malgré l’obscurité enveloppante, persistent et se signent de leurs empreintes visuelles.

Ces Lucioles, lueurs tenaces de nos abysses, apparaissent en nombres. Elles sont encore anonymes, car évoluent dans la pénombre. Fascinantes et d’une étrangeté nocturne sans pareils, elles pourraient incarner à elles seules les réminiscences de ce temps révolu, le déclin d’un état de grâce, ou bien tout simplement une promesse sur l’avenir. Dernières accroches visuelles de l’obscurité, elles se laissent observer à l’œil nu, captent notre attention par leur charge hypnotique. Elles nous offrent une expérience, un face à face avec notre histoire et nos attentes.

 

La série de photographies Colour Ending est elle aussi preneuse d’interrogations et d’introspections. Par son contenu à la fois crépusculaire et balbutiant, elle nous trouble et nous renvoie à nos genèses. L’obscurité, telle l’incarnation du vide et rempart à la création, est à la base des réflexions qui ont inspiré l’artiste pour sa série Colour Ending. Avec elle, il approche et détourne avec une attention intime et autonome les aquarelles de Joseph Turner, intitulées elles Colour Beginning. Le commencement de l’un permet-il la fin de l’autre? La fin doit elle s’accompagner de pensées sombres? Ne peut-elle pas être perçue comme une origine, une possibilité de re-naissance? 

Dans cette série, noire est la couleur, noire est l’image et noir le commencement. L’espace est encore vide, opaque. Un point de départ «inexistant» qui vient narguer l’artiste. Nous sommes aux prémisses d’une nouvelle approche à l’image. Par son geste destructeur, l’artiste soustrait aux tirages photographiques noirs de la matière. L’effacement est total ou partiel en fonction de l’intensité du geste. Cette destruction porte la voix intérieure de l’artiste et s’incarne dans une image encore vierge, un horizon. Une survivance luminescente de la matière, la naissance d’un soulèvement. De cette surface originale sans profondeur, de ce néant, nait l’espace, matrice de toute chose. Un milieu indéfini qui contient à lui seul l’ensemble de nos sens et de nos conceptions. La création s’apparente alors à cette étendue enveloppante dans laquelle le brouillard et l’indéfini deviennent plus que des thèmes représentés. Le sensible est rendu visible. La frontière entre présence et absence est figurée sans pour autant être franchie. 

 

De l’ombre à la lumière, des vérités passent en nombres. Elles restent parfois silencieuses et semblent promises à l’oubli. Inexorablement, elles persistent dans leur dessein. Certains tentent de les rendre apparentes, de les faire exister. Lorsque ce moment arrive, on parle de changement. Pris dans sa signification première, il désigne le passage d’un état à un autre. Il est synonyme de révolution et d’évolution. C’est une prise de conscience qui éveille, réveille des lueurs étouffées par un trop plein, un excès d’abondance à sens unique. Par ces luminescences porteuses de vérités fragiles, métaphores imagées d’une dénonciation, c’est notre libre arbitre qui est sollicité, notre regard critique. Ce changement reste cependant fragile, tout comme le geste de l’artiste et ces lueurs qu’il nous révèle. À nous de faire en sorte qu’elles persistent.

 

Coline Franceschetto

Texte de Coline Franceschetto

pour l'exposition et l'édition "Puis la nuit tombe" 

Maison de l'Architecture de Rouen