© Thomas Cartron - Tous droits réservés

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Le flou emporte la traduction littérale du sujet jusqu’à l’effacement tel une catharsis où les traits cachés de l’artiste, confondu à son œuvre, le révèlent par l’effacement, la discrétion. Le sténopé est une simple petite boite percée d’un trou où s’opère dans l’ombre une magie noire par laquelle Thomas Cartron transforme le chaos des villes en biotopes où s’émancipent les lucioles. C’est un choix d’une profonde radicalité, celle d’une plongée des racines au fin fond du patrimoine de la photographie. Le choix d’un dénuement. 

 

Thomas nous installe dans une posture contemplative. Il nous abstrait des paysages qui nous semblaient connus et nous immerge dans ce paradoxe qui consiste à nous faire découvrir l’altérité dans ce qui nous apparaissait familier. En m’y plongeant davantage, comme on se grise d’une apnée des profondeurs, m’est apparue l’intuition grandissante que son travail nous permettait de lier le singulier au général. En effet, chaque paysage de Lucioles est unique et révèle l’unicité du lieu et du point de vue. Chaque ville peut nous apparaître semblable à ses voisines. Alors, à force de les pratiquer et de les fondre dans notre quotidien d’urbains, elles se confondent avec le général en lui donnant corps. En portraitisant l’unicité du sujet, Thomas nous soustrait au cas général, au semblable, cette réalité nue non traduite par l’artiste. 

 

Par l’unicité révélée dans le silence du sténopé où le temps prend la pose, les ‹portraits› de villes font «Visage». Ils font «Visage» au sens où Lévinas pouvait le définir ou plutôt tel que j’ai pris plaisir à vouloir saisir son intuition. J’ai alors tenté de me rapporter à sa pensée pour comprendre et traduire le travail de Thomas Cartron.


«... La vérité du réel, de tout être et de l’être en général, c’est la guerre. Telle est la donnée la plus originaire, la plus évidente. Nous commençons tous dans et par la guerre: voilà ce dont nous sommes tous contraints de prendre acte. Et ce non pour des raisons inessentielles, contingentes, mais parce que la violence, la guerre, est la loi de l’être, ce qui le définit essentiellement. Cette situation effective qui caractérise tout ce qui est se reflète dans la philosophie en un concept, le concept de la totalité. C’est que la guerre est ici présentée par Lévinas... comme ce à quoi on ne peut échapper.» (1)

 

«... Ainsi c’est la rencontre avec la concrétude du visage d’Autrui qui brise la totalité, qui désarme le guerrier, c’est-à-dire moi en tant que je suis la loi de l’être [...] La rupture de la totalité relève de l’événement et de la concrétude: voilà ce que veut dire le thème lévinassien de la rencontre avec le visage d’Autrui, du face à face.» (2)

 

Mon ressenti a été de percevoir dans le travail de Thomas une expression «d’Ouverture» et de réconciliation, tant dans sa traduction du chaos – la guerre originaire – d’un monde urbain dans la série des Lucioles, que dans sa traduction du rapport au temps, à la finitude dans les tableaux qui jouent de l’effacement pour Colour Ending. Ces peurs qu’induisent le chaos et la finitude n’ont d’égal que la douceur de leur traduction, «l’Ouverture», et ce n’est pas un moindre tour de force. De la finitude, il fait des tableaux photographiques qui vieilliront avec nous et comme nous s’effaceront et céderont la place. Il y a bien une rencontre avec le visage d’autrui. Là où les photographes s’échinent à arrêter le temps, à témoigner d’un ‹instant-ané›, vaine entreprise, Thomas prend le temps à son compte et se joue d’autant plus de la finitude que l’effacement programmé, obsolescence revendiquée de ses œuvres, nous plonge dans l’injonction de goûter de l’instant présent. Là où le ‹reflex› d’arrêter l’instant pour toujours nous plonge en réalité directement dans le passé, la nostalgie et ses pensées tristes, Thomas nous fait vivre par l’effacement de ses ‹prises› la monstration de facto de ‹l’ins-temps›. Ainsi posées sur la toile, ses prises sont du no-kill, comme un pêcheur qui remet ses prises à l’eau et revendique le cycle de «l’éternel recommencement». (3) 

Il y a le plaisir et le désir pour nous, regardeurs, de revenir au réel par l’abstraction de ses traductions. 

 

Dans ce jeu sur le chaos des villes et celui de l’effacement s’instaure une réconciliation entre les «forces réactives», celles du chaos et de notre impossibilité à s’y lover, et les «forces actives»(3), celles que l’artiste traduit et nous donne à voir. Toutes les forces en jeu deviennent fluides. S’offre alors à nous une sortie de la «Totalité» selon Lévinas, vers «l’Ouverture» définie par ce dernier comme une paix retrouvée. C’est en cela que les Lucioles font «Visage». Elles défont la «Totalité», le chaos, qui nous laisse à nos pensées tristes. Le calme et la sérénité confinent à l’apaisement, à la contemplation salutaire qui nous débarrassent des affres du temps et dessinent un cheminement de consolation : nous savons ce que nous avons perdu du paysage initial et avançons vers un paysage nouveau, une terre nouvelle à conquérir à portée de regard...

Par cette distance installée dans le flou, les camaïeux mordorés, l’effacement, avec le réel tel qu’il nous advient, se crée une tension jubilatoire, mêlant perte et absence: un désir contradictoire de retour au réel et d’envie de ne plus s’y plonger comme avant. Un désir de voir autrement et de recommencer. «C’est en étant creusé et non pas comblé, que le Désir s’éprouve comme satisfait, qu’il se réalise absolument.» (4) C’est en cela que la fascination opère dans le travail de Thomas Cartron par le chaos qui semble présider au préalable de son travail et par «l’Ouverture» au sens du renversement et de la paix retrouvée que propose son œuvre. Les ‹tableaux› de Thomas font une mantille sur la douleur, un désir de deuil, et tout désir veut l’éternité... (5)

 

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Thierry Dupeux

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1 - François-David Sebbah, Levinas, Les Belles Lettres, 2000, pp. 36-37

2 - François-David Sebbah, op. cit., p. 39

3 - Friedrich Nietzsche

4 - François-David.Sebbah, op. cit., p. 57

5 - «tout plaisir veut l’éternité», Friedrich Nietzsche,

Ainsi parlait Zarathoustra, IV, La chanson ivre, 1885

Texte de Thierry Dupeux

pour l'exposition et l'édition "Puis la nuit tombe" 

Maison de l'Architecture de Rouen